Première rencontre, première étoile. Blog notes numéro 7

Publié le par Adam Pianko

Blog. Mot d’origine anglo-américaine pour lequel, à ma connaissance, il n’existe pas d’équivalent français. Il faudrait que j’en parle à Michel, que je lui demande s’il n’en connaît pas un.

 

Fils d’une maitresse d’école et d’un instituteur, français de naissance et plus encore d’éducation, Michel est un homme attaché à sa langue, qu’il s’inquiète de voir dénaturée. J’aime bien le taquiner sur cette lubie, bien que dans le fond, je sois plutôt d’accord avec lui. Une langue a certes besoin d’être enrichie, renouvelée par des mots venus d’ailleurs, mais il n’est peut-être pas bon que cet ailleurs soit toujours le même. L’abus de mots yankee nuit gravement à la santé. Sur tout cela, Michel et moi sommes donc à peu près d’accord, à cette différence près que je n’en fais pas une religion. « Too much », « too bad » »cool », « cash flow », « Off shore » « Challenge », je déteste tout comme lui ces expressions, tout comme lui je fuis les « top » ceci, les « top » cela. J’utilise volontiers des expressions françaises, même quand il s’agit de concepts importés. Je demande seulement  qu’elles ne soient pas des vues de l’esprit, qu’elles existent dans la vie courante, que tout le monde les comprenne, qu’elles fassent partie de l’usage courant. J’accepte « logiciel », mais rejette « balonpié ». Je joue au basket ball, pas au « ballonfilet ». Je ne me repose pas les «  fin de semaine », et ne communique pas par « courriers é », Oui, courriers é ! Je n’ai pas bien  compris pourquoi, mais ni les « Mels » ni les « Couriels » ne sont aux yeux de mon web master personna grata.

 

Et le mot « blog » non plus. En attendant que l’Académie Française en propose un pour le remplacer, Michel se livre à toutes sortes de contorsions, de circonvolutions verbales pour désigner l’objet virtuel qu’il m’aide à fabriquer. Il dit « Notre travail », « notre rendez vous du mardi ». Ou alors il appelle notre blog « ça ». « Qu’est-ce que « ça » a donné hier ? Sait-il seulement que pour Freud, le mot « ça », désigne le contraire du « moi », c’est-à-dire la partie noire et secrète de notre personnalité ?

 

Le Blog, nous le faisons à mon initiative, mais n’étant pas informaticien, je n’aurais pas pu le mener sans lui,. Nous nous nous sommes partagés la tache. Lui s’occupe du « design » je veux dire de la « configuration,  moi du contenu, et je m’occupe aussi de la publicité. Je rédige les articles, et je me démène pour attirer la fréquentation. Un des moyens classiques consiste à « surfer » sur Ie « net », à courir les « forum », les « chats », et à « poster » des  « posts » dessus. En d’autres termes, je me promène sur la grande toile, où je choisis des sites appropriés, sur lesquels je dépose des commentaires. Je signe de mon URL, l’adresse de mon blog, sur laquelle les gens peuvent cliquer.

 

Les blogs, quand je me suis lancé il y a quatre mois, je ne savais même pas que ça existait. Depuis, j’ai l’impression qu’on ne parle que de ça. Blog ceci, blog cela, blog d’Alain Juppé. Les blogs se sont mis à proliférer, ce qui ne veut pas dire que tout le monde sait ce que c’est. La semaine dernière, sur un forum littéraire où j’ai mes habitudes, une « chateuse » m’a posé la question : « Je c pas ce que c que cette bête. Xplic moi. »

 

- Le Blog, lui a-je répondu, assez fier de ma science toute neuve, est une bête de la famille des sites Internet, apparue récemment, qui se distingue des sites normaux par deux caractéristiques au moins. 1) Hébergé par un fournisseur de blogs, il ne nécessite pas pour être mené de ciberconnaissances particulières. 2) De caractère interactif, il accepte des commentaires, et ceux que déposent chaque visiteur peuvent être lus par les suivants.

 

Puis, sans me soucier de la règle qui veut qu’à priori le blog soit une activité désintéressée, j’ai ajouté : 

 

-          En ce qui me concerne, j’ai créé le mien pour faire connaître au monde, et en tous cas à la blogosphère l’existence d’un roman que j’ai publié au printemps dernier et dont j’estime que la presse n’a pas assez parlé. Pas assez en tous cas pour que tous les lecteurs potentiels soient avertis de sa parution et de son contenu.

 

Tous les mardi donc, Michel et moi nous nous retrouvons, à dix heures du matin ; chez lui, parce que son parc de logiciels est mieux garni que le mien. Il allume son Mac, je prépare du café, il glisse dans sa sono le CD au son duquel nous allons travailler. Les premiers temps, il variait ces musiques de fond, alternant le jazz et le rock français, le trad contemporain et la nouvelle chanson. Depuis quelques semaines c’est Serge Gainsbourg qui revient chaque mardi. L’intégrale sur CD, qu’un de ses copains, expert en téléchargement, lui a gravé.  

 

 

 « J’avoue j’en ai bavé pas vous,

 

avant d’avoir eu vent de vous. »

 

 

Gainsbourg, je le sais, peut agir comme une drogue. Quand on s’y met, on n’arrive pas à s’arrêter.

 

 

Sur ma Remington portative,

 

J’ai écrit ton nom Laetitia

 

Elaeudanla téïtiïa

 

Laetitia les jours se suivent

 

Hélas ne se ressemblent pas.

 

Elaeudanla…

 

.

 

Pour moi qui les connaîs pas coeur, ces chansons me renvoient  des années en arrière, vers mon époque « prêt-à-porter ». J’avais un magasin dans le quartier des Halles, une boutique de fringues branchée. J’achetais les 33 tours au fur et à mesure qu’ils sortaient. Je les recopiais sur cassette, et pendant des semaines du matin au soir, je les passais dans mon magasin.

 

Pour moi, l’homme à la tête de chou, le chanteur laid, représente un moment de nostalgie, mais à la tête que fait Michel, on ne dirait pas que c’est le cas pour lui. Il écoute ses disques comme si c’était des nouveautés, comme s’il les entendait pour la première fois. A chaque nouvelle chanson, il lève le nez de son écran, dresse  l’oreille, et sourit fièrement, comme si c’était lui qui l’avait composée.

 

 

« Mieux vaut n’penser à rien que n’pas penser du tout,

 

Rien c’est déjà, rien c’est déjà beaucoup

 

On se souvient de rien, et puisqu’on oublie tout

 

Rien c’est  bien mieux, rien c’est bien mieux que tout »

 

 

-          Ecoute ça, me dit-il, écoute la langue, la manière sublime dont il manie le français. Même l’orthographe, il fait en sorte qu’elle soit respectée…

 

Une nouvelle chanson démarre, qu’effectivement Michel ne peut faire autrement que de l’approuver.

 

 

« C’est toi que j’aime, ne prend qu’un M

 

Par-dessus tout, ne me dit point,

 

Il en manque un, que tu t’en fous…

 

Je suis l’esclave, sans accent grave.


 

 

Je ne serais pas surpris si lui-même avait fait le coup un jour, renvoyer une lettre d’amour à sa rédactrice, avec les fautes d’orthographe corrigées. .

 

 

 

-          D’accord Michel d’accord, Gainsbourg est un poête, je suis bien d’accord avec toi. Mais permets moi quand même de m’étonner de ce que dans son répertoire, il n’y ait pas deux ou trois chansons qui te choquent un petit peu.

 

-          Franchement, je ne vois pas lesquelles.

 

- Tu n’ignores pas, quand même que tout français qu’il était, Gainsbourg n’était pas à l’abri d’une certaine fascination pour les Etats Unis. La plupart de  ses rythmes viennent de là bas.

 

-          Et alors ? La musique peut venir d’où elle veut.

 

-          La musique d’accord, mais les mots, les paroles !

 

- Je sais je sais.  Je vois bien à quelles chansons tu peux faire allusion. .

 

- Une chance en tous les cas  que ce n’est pas Nina qui les chante.

 

Nina est la fille cadette de Michel, qu’il ne cesse de reprendre à ce sujet. « Cool. Je ne comprends pas ce que tu dis Nina, cool. Qu’est-ce qui  coule ? »

 

-          Je vais t’expliquer me dit-il. « Love in the beat », “ Qui est in qui est out “ “sea sex and sun ». Chez Gainsbourg, ces paroles yankee ne me gênent pas, parce que chez lui, l’accent tonique est respecté. .

 

-  L’accent quoi ?

 

-          L’accent tonique. En Anglais, en étatsunien, l’accent tonique peut se trouver n’importe où, à n’importe quelle syllabe du mot, sur la première, la deuxième, la troisième ou la quatrième, la cinquième parfois, à chaque mot c’est différent. En français, l’accent tonique est toujours sur la dernière syllabe. C’est une règle que Gainsbourg ne transgresse jamais. Ce qui fait que les mots venus de là bas qu’il utilise, ont l’air d’être mis là entre guillemets, posés avec détachement. Ce n’est pas lui qui se soumet à eux, mais eux qui se soumettent aux règles de notre pays.

 

Je le regarde médusé. D’où peut-il bien sortir  cette étrange  théorie ?

 

-          C’est Gainsbourg lui-même qui me l’a expliquée.

 

-          Tu connais Gainsbourg ? Tu l’as rencontré ?

 

-          Il y a des années, à ses débuts, il était venu à Marseille, donner un concert à l’espace Julien. J’étais là  avec ma petite amie de l’époque, elle s’appelait Laetitia. Il a dû la repérer dans la salle. A la fin du concert, il nous a invités au restaurant, et à la fin du repas, c’est avec lui qu’elle est partie. Depuis ce soir là, je l’ai rayée de ma vie. Je les ai rayés tous les deux. Elle, je ne l’ai plus revue, lui je n’ai plus éouté.   

 

Sur le moment, j’ai avalé cette petite histoire sans me poser de questions. Mais le soir en m’endormant, j’y ai repensé. Quel âge pouvait donc bien avoir Michel, au moment où cette rencontre fatale avait eu lieu ? Je me promis de lui en reparler, mais le mardi suivant, cette question m’était sortie de l’esprit. Gainsbourg n’était plus de saison. Une jeune chanteuse prénommée Camille, dont on parlait beaucoup autour de nous, venait de sortir son second CD, que le copain de Michel avait déjà piraté.

 

 

 


Publié dans BLOG NOTES

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