Littérature, musique et comptabilité

Publié le par Adam Pianko

Lorsque j’ai mis fin, il y a vingt et quelques années, à mes activités de commerçant, je pensais en avoir fini avec les préoccupations comptables, cette obsession des chiffres que j’avais héritée de mon père, qui la tenait du sien, et ainsi de suite en remontant jusqu’aux temps les plus anciens. 

 

Dans le commerce des vêtements, les chiffres sont une donnée prédominante, qu’on ne peut pas se permettre d'oublier, ni même de négliger. Une boutique de vêtements qui ne fait pas de chiffre n’a d’autre choix que de fermer, alors qu’un écrivain qui ne vend pas, ou qui ne vend pas beaucoup peut parfaitement s’accommoder de cette situation, continuer à écrire, et même à publier. J’ai publié quatre livres dans de telles conditions, deux romans et deux documents, à propos desquels je n’ai  jamais eu à me soucier de combien d’argent mes éditeurs avaient perdu, ni de combien je n’en avais pas gagné. Or, je vois bien qu’avec mon blog, cette belle insouciance a pris fin. Mon blog m’a plongé jusqu’au cou dans le monde numérique. Le numérique, les nombres, me voilà revenu à mon point de départ : la comptabilité.

 

        Un de mes amis, écrivain lui aussi, mais qui n’a pas comme moi d’expérience commerciale, avait l’habitude à chacun de ses nouveaux romans de se rendre le soir dans une librairie. Il mesurait la hauteur de sa pile, de combien d’exemplaires elle avait diminué, obtenant, croyait-il, le montant de ses gains de la journée. De là, il se livrait à une extrapolation savante, une sorte de comptabilité imaginaire, multipliant le nombre de jours ouvrables par celui des points de vente distribuant son bouquin, dont il attendait qu’elle lui révèle le montant de ses revenus de l’année. Il n’est évidemment jamais tombé juste, même approximativement. Un jour, du haut de mon expérience d’ex commerçant, j’ai tenté de lui expliquer pourquoi.

 

-  Mon pauvre Marco, lui ai-je dit, ton  calcul ne tient pas debout, car il s’appuie dès le départ, sur un raisonnement faux. Aujourd’hui ta pile a baissé de deux exemplaires ? Ca prouve quoi ? Que la Fnac les a vendus? Pas forcément.  Il se peut tout aussi bien qu’il s’en soit vendu cinq ou six, et qu’un vendeur en ait remis trois ou quatre en rayon, ou bien encore qu’il ne s’en soit pas vendu du tout, mais que deux exemplaires aient été pris par des clients, qui les ont reposés sur une pile à coté. Et puis, même s’ils ont vendu deux exemplaires, ça ne préjuge rien de ce qui se passera demain, ni les jours suivants. 

 

Aujourd’hui, je ne sais pas si je lui tiendrais encore le même discours. Car je sais aujourd’hui que les chiffres sont toujours douteux, quelle que soit la façon dont on y a accès. C’était le cas de ceux des vente de Marco, comme de ceux de la fréquentation de mon blog,  et il y a quelques jours, une de mes ex vendeuses, que j’ai rencontrée par hasard dans la rue, m’a fait l’aveu que du temps de mon magasin, les chiffres de vente sur lesquels nous raisonnions, mon comptable et moi, n’étaient pas eux non plus, totalement conformes à la réalité.

 

Toutefois, lorsque je considère le terrain mouvant qu’a été jusque là ma vie, j’en arrive à me demander si de ce point de vue, la période la moins trompeuse n’a pas été celle-là. Car si je sais maintenant que dans mon commerce, mes employées détournaient à leur profit une partie de la recette, ce qui avait forcément pour effet de falsifier la comptabilité, je sais aussi que les clientes en tous cas étaient vraies. A l’inverse des visiteurs de mon site Internet, elles étaient totalement avérées. Les jours où une faiblesse momentanée du chiffre d’affaire  m’amenait à en douter, il me suffisait de sortir de mon bureau, de me promener dans les rayons, pour les croiser, les voir de mes yeux.

 

Dans les années 70 à Paris, les filles c’était toute une sociologie. Elles voulaient se libérer, mais ne savaient pas exactement de quoi. Je devinais ce doute à leur dégaine, à leur façon de se déplacer, de toucher mes vêtements, de les goûter avec les doigts, avant de les enfiler. Elles poussaient la porte, d’une démarche rêveuse, nonchalante, à la fois hésitante et délibérée. La musique, que je mettais à fond, avait pour mission de les rassurer, et je crois bien que ce but était atteint. Beaucoup de ces clientes ne venaient même que pour ça, pour mon choix musical, qu’elles appréciaient. C’était du reste souvent sur ce sujet qu’elles engageaient la conversation.

 

-                     Cette chanson là, qui vient de passer, vous pouvez la remettre s’il vous plait !

 

 

 

 

Publié dans LA PREMIERE FOIS

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Commenter cet article

bregman 17/03/2006 10:41

Très très bien écrit, cet article. J'aime beaucoup ce style. Je m'en vais explorer ce blog d'un peu plus près, à la recherche de quelques perles perdues. Si vous publiez, merci de me tenir au courant, c'est avec plaisir que je ferai baisser les piles de livres de votre fnac !

Jill.C 02/02/2006 21:56

Voilà, je passe de virtuelle à un peu réelle pour te dire que ton article m'a intéressée et que je souhaite à ton ami ecrivain d'oublier bien vite les chiffres pour se mettre à écrire de nouveau et à chercher des idées pour un nouveau roman. Ce doit être terrible cette attente et ces espoirs de quoi au juste, d'être acheté ou d'être lu! :-) Amicalement