Serge Gainsbourg passait par là, comme il passe partout chaque jour comme chez lui.

Publié le par Adam Pianko

Depuis que Michel et moi travaillions sur mon blog, Patrick débarquait, à l’improviste le mardi, toujours à l’heure du déjeuner. A l’HEURE du déjeuner, et POUR le déjeuner. Dès le pas de la porte, sans prendre le temps de s’installer, avant même de nous saluer, il reniflait. « Attend Michel! Laisse-moi sentir ! Qu’est-ce que tu nous a mitonné, aujourd’hui ? »

 

 

 

 Artiste-peintre, écrivain-philosophe, Patrick est également un fin gourmet, grand amateur de cuisine bio, surtout quand c’est Michel qui l’a préparée. Quand c’est moi, il est déçu, et ne le cache pas. Ayant déjà eu droit à ce sujet à une de ses remarques, j’ai décidé ce jour là de prendre les devants. « Patrick, j’ai bien peur que tu ne sois déçu. Je ne sais même pas si tu dois rester, si tu ne ferais pas mieux de rentrer déjeuner chez toi.» 

 

 

 

J’avais senti, en prononçant ces mots, qu’ils sonnaient agressifs, plus agressifs que je ne l’avais souhaité. J’avais voulu être drôle, pas méchant. C’était ce qu’on appelle un lapsus, et comme tous les actes manqués, celui-là dévoilait certainement ma véritable pensée. Je ne sais pas comment ça se passe dans les mondes parallèles, mais dans mon monde à moi, quand on vient déjeuner chez un ami, on ne choisit pas le cuisinier. On vient moins pour la cuisine que pour la compagnie. Un jour, j’avais déjà confié ce sentiment à Michel, à propos de son ami. Il a crû pouvoir en déduire que je ne l’aimais pas. Ce qui est faux. J’aime bien Patrick. J’aime beaucoup sa peinture, même si je ne la comprends pas tout à fait. J’apprécie moins sa philosophie, mais  depuis notre conversation dans les calanques, il ne m’en avait pour ainsi dire plus jamais reparlé. En fait, ce qui me dérange le plus chez lui, c’est son coté « Gault et Millaut », le coté « Je goûte, mais ne cuisine pas. » Jamais il ne m’avait invité, et Michel non plus, à un repas préparé par ses soins.

 

 

 

Quand je revins de la cuisine, mon plat fumant entre les mains, Patrick le renifla, et m’annonça tranquillement qu’il n’avait pas faim. Comme je restais interloqué, Michel mit les points sur les I « Il n’est pas venu pour le repas, mais pour la compagnie. »

 

 

 

Le ton était donné. Patrick avait choisi la guerre, et Michel avait  rallié son camp. Pendant tout le début de ce déjeuner, auquel Patrick ne participa pas, ils me tinrent à l’écart de leur conversation. Michel raconta dans les moindres détails tous les derniers évènements : le blog, Serge Gainsbourg, Charles Trenet, Laetitia, les péripéties qui nous intriguaient. Et Patrick écouta ce récit, comme s’il s’agissait d’un problème qu’on lui soumettait, auquel il étais supposé trouver une solution.

 

 

 

- Toute la question, fit-il en se grattant le menton, est de savoir si nous avons à faire à une  Laetitia, ou bien à deux.

 

 

 

- Ou peut-être même à  trois, objecta Michel.

 

 

 

- Ca franchement,  je ne crois pas. Cette Laetitia qui a laissé le premier message sur le blog, ça ne peut être que celle que vous avez entendue parler à Serge Gainsbourg. 

 

 

 

- Alors dans ce cas, il n’y a qu’une Laetitia, pas deux.

 

 

 

-         Tu as sans doute raison. C’est plus logique comme ça. 

 

 

 

-         Ce que je ne comprends pas, c’est cette chanson qu’il est venu chanter. Pourquoi une chanson de Trenet ? Pourquoi pas une des siennes ?

 

 

 

Au sourire qui envahit son visage, je devinai que cette question ne prenait pas Patrick au dépourvu.

 

 

 

-         C’est assez clair, dit-il, et il se mit à chantonner : « Longtemps après que les poêtes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues. » Tu ne saisis pas ? (Il se tourna vers moi) Toi non plus, tu ne saisis pas ?  

 

 

 

Avait-il oublié notre petite facherie ? Voulut-il m’amadouer, pour m’inciter à le suivre, sur le terrain aventureux dans lequel il s’engageait ? Il alla prendre une assiette, et se servit une belle  platée de mon sauté de veau. Tout en le dégustant, il exposa, cette fois à mon intention sa théorie. Ayant séduit la Laetitia de Michel, Gainsbourg aurait écrit sur elle la fameuse chanson, et cet acte créateur, consacré par le succès, aurait entrainé une sorte de mutation chez son sujet, apportant à cette jeune fille toute simple une sorte d’immortalité. Gainsbourg était mort, mais Laetitia était toujours là, se disputant inlassablement avec lui. Longtemps longtemps après que le poête ait disparu, sa chanson continuait à courir dans les rues. Il ne plaisantait pas, il était sérieux,x et Michel approuvait ces élucubrations par des hochements vigoureux du menton. Il était temps que je vienne mettre de l’ordre dans leur maison de fous. 

 

 

 

 - Dis-moi une chose, Michel, c’était en quelle année, ce concert à l’Espace Julien ?

 

 

 

-         En 71, le 12 septembre exactement. Pourquoi ?  

 

 

 

-         Te souviens-tu de ce livre que tu n’arrivais pas à te procurer ?

 

 

 

-         Quel livre ? demanda Patrick.

 

 

 

-          Un livre mystérieux, lui répondit Michel, le recueil des chansons de Gainsbourg, qui avait très mystérieusement disparu des bibliothèques et des librairies.

 

 

 

Je commençai par le détromper sur ce point. Il n’y avait pas le moindre mystère dans cette soit-disant disparition. Si le recueil « Dernières nouvelles des étoiles » n’était plus en vente, à l’époque où Michel avait voulu l’acheter, c’était tout simplement parce qu’un autre recueil, « L’intégrale et caetera. », plus complet et mieux documenté, était à ce moment là en préparation. Depuis, il était sorti, et ce matin même, je l’avais acheté.

 

 

 

-  Tiens, le voilà, dis-je en retirant le livre de la poche intérieure de ma parka.

 

 

 

-         Qu’est-ce qu’il a de plus que celui d’avant ?

 

 

 

-         Une centaine de textes inédits, et surtout un note bibliographique pour chaque chanson. La date de sa composition, et de son enregistrement, quand enregistrement il y a eu, comme c’est le cas bien sûr  pour Laetitia.

 

 

 

-         Pour Elaeusdanla, rectifia Patrick, qui mine de rien, connaissait  le sujet.

 

 

 

-         Elaeudansla, si tu veux. J’ai donc vérifié pour Elaeudansla: Dépôt à la Sacem : 12 novembre 63.

 

 

 

Michel n’avait toujours pas vu où je voulais en venir, mais Patrick avait très bien compris.

 

 

 

-         Ca ne prouve rien, s’empressa-t-il de protester. Je dirais même que ça  prouve le contraire !

 

 

 

-         Le contraire ? Comment ça ?

 

 

 

-         Qu’est ce qu’elle a mis sur ton  blog, sa Laetitia ? « Je suis née le 12 novembre 1963. » Ca prouve bien que c’est elle. Elle est née avec cette chanson. 

 

 

 

-         Enfin un peu, Patrick ! Pense un petit peu à ce que tu dis. En 63 cette jeune fille, la future fiancée de Michel avait à peine douze ans !

 

 

 

-         C’est un peu jeune d’accord, mais connaissant Gainsbourg,  ce n’est pas ce détail, qui pouvait l’arrêter.

 

 

 

Et de nouveau, il se mit à chanter.

 

 

 

 « Elisa Elisa, Elisa saute-moi au cou, fais-moi quelques anglaises, et la raie au milieu, on a treize , quatorze ans à nous deux.

 

 

 

Il chantait bien, mais je l’arrêtai.

 

 

 

- Attend,  en 63 cette Laetitia avait douze ans, pas treize, et Gainsbourg surtout en avait un peu plus que quatorze !

 

 

 

Patrick, imperturbable se relança dans sa chanson. « Tes treize ans, mes quarante, si tu crois que çe me tourmente. »

 

 

 

Se tournant  vers Michel, il répéta, cette fois sans chanter : « Tes treize ans, mes quarante. » Michel baissa les yeux, géné. Les théories de Patrick avaient cessé de l’enchanter. L’idée d’une Laetitia devenue immortelle, la perspective qu’une fille qu’il avait connue soit devenue un personnage de chanson l’avait séduite, mais pas assez pour accepter qu’en conséquence, une gamine de douze ans ait eu une aventure sexuelle avec un homme de 40.

 

 

 

- Peut-être bien, dit-il timidement, que Gainsbourg était capable de tout, mais en 63,  il ne connaissait pas Laetitia.

 

 

 

-         Qu’en sais-tu ?

 

 

 

-          Je le sais parce ce n’est que quatre ans plus tard que moi-même je l’ai rencontrée. D’ailleurs, depuis tout à l’heure je repense à ce concert à l’Espace Julien. Je me souviens maintenant que ce soir là, Gainsbourg a chanté cette chanson. Et que Laetitia en l’écoutant, en était toute remuée.

 

 

 

 

 

 

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Elisabeth Doublet 26/02/2006 08:23

Merci pour le lien, Adam. Je reviens en France cet été.
Mon site a changé. Maintenant c'est oiseaudefeu.over-blog.com
A bientôt,
Elisabeth