Gainbourg et ses gainsbouroughs

Publié le par Adam Pianko

Tous les mardi à dix heures trente du matin , Michel et moi nous nous retrouvons chez l’un de nous deux, le plus souvent chez lui. Il allume son Mac, je prépare du café, il glisse dans sa sono le CD au son duquel nous allons travailler. Les premiers temps, il variait ces musiques de fond, mettant son point d’honneur à alterner le jazz et le rock français, le trad contemporain et la nouvelle chanson. Mais assez vite, sa nature obsessionnelle a pris le dessus. Son obsession du jour s’appelle Serge Gainsbourg. Chaque mardi désormais, il ne passe que ça. Un de ses copains, expert en téléchargement, lui a gravé l’intégrale sur CD. 

 

 

 « J’avoue j’en ai bavé pas vous,

 

avant d’avoir eu vent de vous. »

 

 

Gainsbourg, je le sais, peut agir comme une drogue. Quand on s’y met, on peut avoir du mal à s’arrêter.

 

 

Sur ma Remington portative,

 

J’ai écrit ton nom Laetitia

 

Elaeudanla téïtiïa

 

Laetitia les jours se suivent

 

Hélas ne se ressemblent pas.

 

Elaeudanla…

 

.

 

Ces chansons me plongent dans le passé, me renvoient à une époque précise de ma vie. J’avais une trentaine d’années, je vivais à Paris, et je menais, avec deux associées une boutique à la mode dans le quartier des Halles. J’achetais, au fur et à mesure qu’ils sortaient, les disques de Gainsbourg, des 33 tours, le CD était encore à inventer. Je les recopiais sur des cassettes, que du matin au soir, je faisais tourner sur la sono. 

 

« Le poinçonneur des Lilas », « L’eau à la bouche », « L’amour à la papa », « La javanaise », toutes ces chansons font partie de mon histoire, je dirais presque de mon intimité. Combien de fois ne les ai-je pas écoutées, seul ou en compagnie ! Et je découvre avec étonnement que pour Michel ce n’est pas le cas. Il ne les connaît pas par cœur. Il me semble même qu’il les entend pour la première fois. A chaque nouvelle chanson, il lève le nez de son écran, repousse sa chaise loin de son Mac, et sourit fièrement. On dirait presque qu’il vient de la composer.

 

 

« En relisant ta lettre , je m’aperçois que l’orthographe et toi, ça  fait deux. »

 

 

 

- Ecoute ça ! me dit-il, écoute le français. Voilà quelqu’un qui respecte notre langue ! Même l’orthographe, il fait en sorte qu’elle ne soit pas bafouée…

 

A l’origine en 1961, cette chanson, faisait partie d’un 33 tour, « L’étonnant Serge Gainsbourg » le deuxième qu’il ait sorti, un 33 tours 25 cm, que tout comme le premier, j’avais acheté.  A l’époque, les disques étaient fragiles, ils se rayaient, et celui-là, je ne sais pas combien de fois j’ai dû le remplacer. La lettre qu’il relit, c’est celle d’une femme qu’il vient de quitter, à qui il la renvoie, les fautes d’orthographe corrigées. 

 

 

« C’est toi que j’aime, ne prend qu’un M

 

Par-dessus tout, ne me dit point,

 

Il en manque un, que tu t’en fous…

 

Je suis l’esclave, sans accent grave.

 

Des apparences

 

 

Pas étonnant si Michel l’apprécie. Mais toutes les chansons de Gainsbourg  ne sont pas de la même eau. 

 

- D’accord Michel d’accord, c’est un poête. Mais n’as-tu pas remarqué qu’il cultive une certaine fascination pour un certain pays, dont la culture, à ce que j’ai crû remarquer, ne t’inspire pas à toi une très grande sympathie ?

 

- Tu parles de l’Amerique, des Etats-Unis?

 

-         C’est en effet là bas qu’assez souvent, Gainsbourg est allé  chercher  son inspiration. Ca ne te gêne pas un petit peu?

 

-         Pas du tout. La musique peut bien venir d’où elle veut. 

 

-                     La musique d’accord, mais les mots, les paroles! « Love in the beat »,  « Qui est in qui est out »   « sea sex and sun » .Une chance en tous les cas  que ce n’est pas Nina qui les emploie.

 

Nina est la fille cadette de Michel, qu’il ne cesse de reprendre à ce sujet. « Cool ». Je ne comprends pas ce que tu dis Nina, cool. Qu’est-ce qui  coule ? »

 

- Chez Nina ça me gêne, et pas chez Serge Gainsbourg.

 

-   Je serais curieux que tu m’éclaires sur le pourquoi de cette discrimination.

 

- L’accent tonique.

 

- L’accent quoi ?

 

- Tonique. Dans la plupart des langues, et notamment  dans celle dont nous parlons, l’accent tonique peut se trouver n’importe où, à n’importe quelle syllabe du mot, sur la première, la deuxième, la troisième ou la quatrième, à chaque mot c’est différent. En français l’accent tonique est toujours sur la dernière syllabe. C’est une règle que Gainsbourg ne transgresse jamais. De plus, il fait en sorte que cet accent tonique tombe bien sur un temps fort de sa musique. Chez lui, si tu écoutes bien, les mots étatsuniens ont l’air d’être placés entre guillemets. Il les pose avec détachement. Ce n’est pas lui qui se soumet à eux, c’est  eux qui se soumettent à son phrasé.

 

Je le regarde médusé. D’où peut-il bien sortir cette étrange  théorie ?

 

-                     De Gainsbourg lui-même.

 

-                     Tu as lu ça dans une interwiew ? 

 

-                     Dans une quoi ? Je n’ai pas bien compris.

 

Fils d’un instituteur et d’une maitresse d’école, Michel est un homme attaché à sa langue. Habituellement, je me plie volontiers à ce point de vue, mais là je brandis le drapeau de la révolte, car le procès qu’il me fait est infondé.

 

-                     J’ai dit « dans une interwiew » ! Parfaitement ! Je l’ai dit, et je le répète. Interwiew !  interwiew , interwiew ! Ce n’est pas de ma faute s’il n’y a pas d’autre mot. En tous les cas, je n’en connais pas.

 

- Il y en a un. « Entretien ». Du latin intertenere. Parler avec quelqu’un.

 

-  Tu m’excuseras Michel, mais entretien n’a pas le même sens. « Je me suis entretenu » avec Serge Gainsbourg ne veut pas dire  la même chose que « je l’ai interwiewé ».

 

-                     Passons. De toute façons, entretien fera l’affaire.

 

J’ai mis quelques instants à comprendre ce que ça signifiait. 

 

-                     Tu veux dire que…que tu lui a parlé ?  Tu connais Serge Gainsbourg ? 

 

-                     Je veux dire ce que j’ai dit. Je me suis entretenu avec lui.

 

-                     Raconte! Tu ne me dis rien.

 

-                     En fait, il n’y a pas grand-chose à dire. C’était il y a longtemps, une trentaine d’années. J’avais à peine dix neuf ans, et j’étais fiancé. Avec une très belle fille, une belle fille de seize ans qui s’appelait Laetitia. Gainsbourg est venu à Marseille, donner un tour de chant à l’Espace Julien. Tu vois comment elle est, cette  salle, pas bien grande. Il a dû nous repérer. Enfin, quand je dis nous… A la fin du spectacle, il y a eu un pot,  dans le hall d’entrée. Il était là, son verre à la main, il s’est approché de nous, et nous a invités tous les deux à diner. Je ne sais pas ce qui s’est passé au cours de ce repas. Un tour de passe-passe, de la magie. Je ne me souviens même pas de quoi nous avons parlé, sauf cette histoire d’accent tonique. J’avais même l’impression que Laetitia s’ennuyait, mais à la fin de la soirée, c’est avec lui qu’elle est partie. 

 

-                     Et ensuite?

 

-                     Ensuite rien. J’ai rayé Laetitia de la liste de mes connaissances. Je l’ai rayée de la liste des vivants. Quand quelques mois plus tard, elle s’est permise de me téléphoner, je lui ai raccroché au nez. J’ai fait pareil avec Gainsbourg. Quand il passait à la radio, je tournais le bouton.  

 

Le soir en m’endormant, j’ai fait le rapprochement. Est-ce que cette Laetitia de Michel pouvait avoir un rapport quelconque avec celle de la chanson ? Mille questions me sont alors venues à l’esprit. De quelle année datait le disque ? De quelle année datait l’épisode « Cours Julien » ? Est-ce cela pouvait concorder ? Je me suis promis d’interroger Michel à la prochaine occasion. Mais cette occasion ne se présenta pas. Le mardi suivant, quand nous nous sommes revus, Gainsbourg n’était plus de saison. Une jeune chanteuse prénommée Camille, dont on parlait beaucoup depuis quelque temps, venait de sortir son second CD, que le copain de Michel avait déjà piraté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

sarcasticstar 19/04/2006 23:15

ça traîne un peu, votre texte, entre Michel, vous, Gainsbourg et caetera. Mais c'est pas mauvais: Bonne soirée!