Troisième extrait

Publié le par Adam Pianko

Très rapidement, la pratique du piano m'a rapporté de l'argent. De l'argent facile et agréable. Elle m'en aurait rapporté encore bien davantage, sans la prudence à laquelle j'étais contraint. A cause du Père, qui ne devait pas  savoir que je jouais  professionnellement, je ne pouvais le faire que les jours de  Shabbat, quand le magasin était fermé, et pas trop près de chez nous. Si on lui avait dit que je faisais de l'argent avec la musique, je ne suis pas sûr qu'il l'aurait cru.
Selon lui, le genre humain se divisait en deux catégories. Les Juifs d'un coté, les Polonais de l'autre. De même, il classait en deux les occupations par le truchement desquelles on gagnait sa vie: Les "métiers", et les "situations".  Quels que soient les revenus, les avantages de l'une et de l'autre, une situation lui semblait toujours préférable à un métier. Cette vérité pour lui allait de soi, et  ne souffrait aucune contestation. Il croyait par ailleurs qu'une stupidité congénitale obligeait le plus grand nombre des Polonais à exercer un métier, tandis notre sens du commerce nous permettait d'accaparer les bonnes situations. Parmi lesquelles aucune n'était meilleure qu'un magasion de tissus  bien placé.
Mon activité pianistique avait beau être lucrative, n'étant ni un métier ni une situation, elle n'avait aucune chance d'exister à ses yeux.  Cela m'empêchait  de l'exercer  au grand jour, et de me développer dans cette direction. L'argent que je gagnais en jouant dans un bal, c'est dans un autre que je devais le dépenser. Et sans perdre de temps. Si par malheur, le Père  en avait découvert  dans ma poche, nul doute qu'il m'aurait  demandé de le lui prêter.

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