Extrait numéro 6

Publié le par Adam Pianko

La famille attendait le Père autour de la table. C'était samedi. Sans le Père, aucun repas de shabbat ne pouvait commencer, et comme toujours, il trainait à la synagogue. Déjà la servante avait apporté une marmite fumante, le "schoulent", sorti tout droit du four du boulanger.
Encore aujourd'hui, la pensée d'un schoulent provoque en moi une double secrétion. La gourmandise inonde ma bouche de salive, la nostalgie me fait monter les larmes aux yeux.
On peut toujours commander du schoulent, en conserves importées d'Israel, ou certains jours dans certains restaurants. Mais le plat qu'en Pologne chaque famille juive mettait sur la table du samedi, plus personne au monde n'en mangera jamais. On aura beau s'évertuer à copier la recette. Déposer au fond d'une marmite, le même assortiment de plat de côtes et de poitrine de boeuf, les mêmes proportions de pommes de terre et d'orge perlé, ajouter la même quantité d'eau, la même quantité de gros haricots blancs, le vrai schoulent, celui que j'ai connu ne reviendra jamais. L'ingrédient principal a disparu. Car le bonheur total que dispensait ce plat provenait d'un manque. Un article de la Thora interdit aux Juifs d'allumer du feu depuis le vendredi soir jusqu'au début de la nuit du samedi. Grace au schoulent, nous trouvions chaque samedi, un court mais délicieux répit à la faim de viande et de gras qui taraudait nos estomacs.
La veille au soir, les familles avaient déposé chez leur boulanger une marmite en fonte ou en fer blanc. Pendant quinze ou vingt heures, le four avait dégorgé peu à peu sa chaleur. Les pommes de terre, les haricots et l'orge s'étaient patiemment imprégnés du bon goût de la viande, s'étaient bien imbibées de bonne graisse par le truchement de la vapeur d'eau.
Dès que les pas du Père se faisaient entendre dans l'escalier, Baba soulevait le couvercle de la marmite, et une intense émotion s'emparait de nous. Livré à lui-même pendant toutes ces heures, le schoulent avait bravé mille dangers, et nous ne savions pas dans quel état nous le trouverions. Carbonisé, réduit à presque rien, trop liquide, couleur café au lait, ou au contraire dans sa brune et odorante perfection. Et dans ce cas, restait encore une grande interrogation: la quantité de viande qu'il contenait. Déchiqutée, fondue entre l'orge et les pommes de terre, parfois on ne discernait de cette friandise qu'un bout d'os un peu blanc. Incapables de réfréner davantage notre impatience, mes frères et moi tendions nos assiettes vers la Baba. Qui les écartait toutes d'un geste de la cuillère.
- Attendez au moins que votre père soit assis.
 C'est par lui en effet que le service devait commencer. Nous le savions, et nous savions aussi qu'une fois l'assiette paternelle copieusement garnie, Baba pouvait choisir celle de n'importe qui. De la Mère par exemple, posée à coté d'elle, ou mon assiette à moi, que je lui brandissais furieusement sous le nez. Ce choix, je n'étais pas le seul à l'avoir noté, avait son importance, dans la mesure où Baba, qui se mettait toujours en dernière position, avait un peu tendance à favoriser les premiers servis.

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