La première fois que j'ai écrit un livre

Publié le par Adam Pianko

La première fois de ma vie que j’ai écrit un roman...

...J’avais la quarantaine dépassée.On me dira que c'était bien tard, mais jusque là, je n'avais pas osé, même si depuis longtemps, ce n'était pas l'envie qui m'en manquait.

 J'avais onze ans, quand en classe de sixième le prof de français nous a demandé d'illustrer un proverbe, en prenant modèle sur La Fontaine dans "Le lièvre et la tortue". Je pris au pied de la lettre l'intitulé de ce sujet de rédaction. "Le lièvre et la tortue" était écrit en vers, ma fable se devait de l'être aussi. Je ne me souviens pas  de ce qu'elle racontait, ni du proverbe que j'avais choisi. Je me souviens seulement que le prof en fut enchanté, au point qu'il la lut à haute voix, particulièrement à cause d'un jeu de mots que j'y avais glissé: "Mais revenons à nos boutons", faisais-je dire à un personnage, ce qui me laisse penser qu'à l'âge de onze ans, longtemps avant mes premiers pas dans le prêt-à-porter, je m'occupais apparemment déjà de vêtements.

De cette rédaction, je peux dater ma vocation. Une vocation prometteuse, encouragée par le corps enseignant, et que j'ai cependant tardé à suivre, car on avait d'autres projets pour moi, on avait pris d'autres dispositions sur ma vie.

On me dira qu'il n'y avait là rien que de très banal. Que rares sont les parents qui encouragent leurs enfants à devenir écrivain. Je l'admets volontiers. Je me demande seulement pourquoi, contrairement à tant d'autres, je n'ai pas sû résister aux pressions des miens, pourquoi j'ai attendu d'approcher de la quarantaine, pour transgresser leur interdit sur ce terrain là.

Sur la question de notre avenir professionnel, à mon frère et à moi, nos deux parents avaient leur opinion, chacun  la sienne, parfaitement arrêtée, mais qui ne concordait pas avec celle de son conjoint, ce qui évidemment rendait l'affaire assez compliquée. Si j'avais écouté ma mère, je serais devenu dentiste, chirurgien, avocat, à la rigueur ingénieur, tandis que mon père  avait le sentiment que ses enfants que ses enfants lui plantaient un couteau dans le dos, s'ils se lançaient dans une autre activité que lui. Mon frère ayant intégréant l’Ecole Polytechnique, j’accédai aux voeux de l’autre partie, en intégrant l’entreprise textile que notre père avait fondée, et qu'il menait avec, je dois l'avouer, un assez grand succès.

 « Quelques années après son arrivée en France, Moïse Opianski, qui s’était fait une situation enviée dans le secteur du tissu en gros, abandonna sa place de représentant pour s’installer dans celui des vêtements confectionnés. » Le pavé originel". 13 euros dans toutes les bonnes librairies, et sur le net.

 A cette époque, l’Ecole Polytechnique étant encore strictement réservée aux garçons, ce qui m'aida à me persuader  que j'avais fait le bon choix.

Je me souviens de la plaque, lettres d'or sur fond de mica bleu, qui était apposée en bas de l'immeuble où se trouvaient les locaux,. "Piantex",  (Que j'appelle Opiantex dans mon second roman, et Tissutex dans le premier. Dans les deux cas, je les situe non pas  Chaussée d'Antin,, où elle se trouvait, mais rue du Sentier, "Piantex. Manteaux-tailleurs pour dames", était-il écrit en lettres d'or sur fond de mica bleu. Pour "dames", pas pour jeunes filles, on m'avait prévenu. La nuance avait son importance en matière de mode, mais également sur la lubricité. Les clientes de mon père ne provoquaient chez moi aucune poussée d'hormones. Je voulus me rabattre sur les  employées, mais là encore je m'étais fait mystifier. Toutes ces jeunes filles, la secrétaire-comptable, la standardiste, la sténo-dactylo, il y avait même une mannequin, avaient bien l'âge requis, mais c'était mon père qui les avaient choisies, sélectionnées sur le volet, avec pour principal critère une particularité, dont elles étaient toutes affectées. Elles qui étaient bien  trop jeunes pour avoir connu le quartier juif de Varsovie, avaient l'air de débarquer tout droit de là bas, pour certaines de ne même pas avoir quitté ce monde disparu, d'y retourner chaque soir après le boulôt. Elles parlaient un  français sans accent, mais truffé d'expressions yiddish, comme pour bien signifier qu'elles ne s'adressaient qu'aux seuls initiés. Elles s'habillaient comme sur les vieilles photos, en noir et blanc ou en cépia, jupe large descendant  sous le genou, chemisier manches longues à col montant cachant intégralement le cou. Et leur grande distraction était les funérailles, les cortèges d'enterrements auxquels elles étaient invitées. Elles ne rataient jamais une de ces cérémonies, dans l'espoir plus ou moins secret d'y rencontrer un futur mari. 

 Dans « Le Pavé originel », extrapolant à partir du sentiment ambigu qu'elles m'avaient inspiré, mélange de peur et d'embarras, à quoi s'est ajouté depuis une pointe d'attendrissement,  j’ai imaginé une population entière, une partie importante des habitants de Paris, qui auraient été en proie à ces deux obsessions: le mariage et les enterrements. Cette population imaginaire, je l’ai incarnée dans un seul personnage, mais qui joue dans l'intrigue un rôle déterminant: 

"A Paris dans un certain milieu, Pnina Blumenstein connaissait tout le monde, et dans ce milieu presque tout le monde la connaissait. Mais pas suffisamment pour pouvoir dire au juste d’où elle venait. Les anciens de Varsovie la croyaient de Vilno, ceux de Vilno de Cracovie, et ceux de Cracovie avaient la certitude ancrée, quoique un peu vague qu’elle arrivait tout droit d’Amérique latine, quelque part entre l’Uruguay et la Patagonie. Pour compliquer le tout, Pnina avait encore brouillé les pistes, en se faisant élire présidente de l’Amicale des Anciens de Kraczevo, l’ « AAK ». C’était une de ces associations loi de 1901, qui fleurissaient alors sur le sol parisien, et qui regroupaient, selon leurs origines, origines de ville et parfois de quartier, des gens qui étaient nés dans une certaine partie de l’Europe, qui s’en étaient enfuit tant que c’était possible, et avaient pris le parti de ne jamais y retourner. Il y avait par exemple « L’amicale des anciens de Lodz » « AAL », celle des anciens de Gdansk, « AAG », de Vilno, et de plusieurs quartiers ou rues de Varsovie, rue Dzielna, rue Nalewski. Outre l’organisation d’après-midis de thé dans des arrières salles de cafés parisiens, la grande affaire de ces amicales était les funérailles. Chaque mois, les adhérants versaient une cotisation, et recevaient en échange l’assurance de bénéficier le moment venu d’un enterrement convenable, semblable à celui qu’ils auraient eu si leur bourgade, leur ville, leur quartier, n’avait pas été rayée de la carte du monde, et que les vieilles traditions funéraires y avaient été perpétuées : Une cérémonie religieuse avec quatre rabbins, un corbillard tiré par huit chevaux, et dans le cortège ce qu’il fallait de pleureurs et de pleureuses pour attirer sur le défunt l’attention bienveillante du Tout Puissant. Parmi ces associations, celle de Kraczevo était une des plus modestes, comme l’avait été par sa taille cette bourgade russe, aux confins de la Sibérie. Quand Israel Apfelbaum, qui l’avait présidée, après l’avoir fondée, eut l’incident cardiaque qui l’amena à profiter lui-même des prestations qu’il avait mises en place, personne à l’AAK n’ignorait que Pnina Blumenstein ne répondait pas à la clause numéro 1 des statuts, qui stipulait que tous les adhérents, et à fortiori la présidente ou le président devaient être nés à Kraczevo, ou y avoir au moins passé une grande partie de leur vie. Elle fut tout de même élue, faute d’autre candidat. Un autre mystère en ce qui la concernait tenait à sa relation avec les Opianski. Sans jamais s’aventurer à l’affirmer explicitement, du moins en présence de gens qui auraient pu la contredire, elle laissait volontiers entendre qu’elle faisait partie de cette famille, qu’elle y était, d’une manière ou d’une autre, apparentée. Vague cousine de Moïse ? Tante éloignée de Marysia ? En tous les cas marraine protectrice de Samuel, qu’après avoir couvert de cadeaux, elle s’était mise en tête de marier."

Publié dans LA PREMIERE FOIS

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