Qui est juif, qui ne l'est pas

Publié le par Adam Pianko

Qui est juif, qui ne l'est pas?

Une chose est sûre: moi je le suis. Mes parents étaient juifs, mes grand parents aussi, et ainsi de suite en remontant jusqu'à ...jusqu'à quand au juste? Adam et Eve? Abraham? Moïse? Ou jusqu'au 12ème siècle de notre ère, quand une foule d'émigrants chassés d'une province allemande sont venus s'installer en territoire polonais? L'Histoire juive, avare en exploits guerriers depuis quelques siècles, est assez mal connue. Moi, ce qui m'intrigue à ce sujet, c'est que dans la vie courante, il ne m'intéresse pas plus que ça, alors que je l'ai placé pour ainsi dire au centre de chacun de mes deux romans.

Dans le premier, ("La Mélodie d'Alzenheimer", (Editions François Bourin,  31 euros d'occasion www.chapitre.com), j'affiche la couleur d'entrée de jeu: "Tout en étant le plus âgé, j'étais le plus petit des trois frères Opianski. C'était également moi qui faisais le plus juif."

En relisant ces deux phrases, les deux premières du bouquin, je pense à un film de Woody Allen, Manhatan je crois, ou peut-être Annie Hall.  Il se promène dans une rue de New-York, lorsqu'un ami non juif l'aborde: "How d'you do?" Il se tourne vers le copain avec qui il est: "T'as entendu ce qu'il a dit?  How d'jew do?" 

Dans le second roman, l'affaire se complique.  Inutile de chercher le mot "juif" dans le  "Pavé originel", (Editions de La Martinière, 13 euros dans toutes les bonnes librairies, et bien sûr sur le net) , il n'y figure pas. Pas une seule fois il n'est écrit, mais le contexte fait qu'on ne s'y méprend pas, qu'on ne se pose même pas la question. A chaque page, il est là virtuellement, mais il se carapate quand on veut l'attraper, comme quand on a un mot au bout de la langue. A la sortie du livre, ce fut une de mes petites fiertés:  "As-tu remarqué qu'il y a un mot qui manque?" demandais-je à chaque nouveau lecteur. La plupart n'avaient rien remarqué.  Me priver de celui-là, et que le lecteur n'y voit que du feu, fut un plaisir, une jubilation, une sorte de défi que je me suis lancé, un peu à la manière de Georges Perec dans "La disparition", où il s'est interdit d'utiliser la lettre "e". 

Aujourd'hui,  je crois avoir mis le doigt sur la raison qui fait que dans l'écriture du "Pavé", la présence de ce mot m'encombrait, et que tout est devenu plus simple, après que j'eus décidé de m'en débarasser. C'est qu'il possède trop de significations; juif définit tout à la fois un peuple, une ethnie, une religion, le tout inextricablement lié, et même des traits physiques, ou de caractère pour certains. Prenez par exemple un Breton. C'est un habitant de la Bretagne, comme un Chinois l'est de la Chine, quelle que soit leur religion. Un musulman est un adepte de l'Islam, un Arabe un descendant des conquérants venus de l'Arabie, ou de de ceux, à la peau mat et foncée, habitants les pays dans lesquels ils se sont installés. Beaucoup d'Arabes sont musulmans, mais certains sont chrétiens, ils peuvent même être juifs, et s'ils ne le sont pas, ils peuvent le devenir, s'ils trouvent un rabbin pour procéder à leur conversion. Un Anglican est un partisan de l'église anglaise réformée, quand bien même vivrait-il en Chine, et que ses yeux seraient bridés. Tout cela est un peu compliqué, et dans le monde moderne sujet à variations, il existe par exemple des Indiens qui vivent à Londres, ou des Chinois américains, mais ce qui compte surtout, du point de ce roman, c'est que les Anglicans, les Musulmans, les Chrétiens cessent de l'être, à l'instant même où ils renoncent à leur foi. Alors qu'un Juif est juif sans rémission. Qu'il soit né en Pologne, vive en France, qu'il émigre au Royaume Uni, au Canada ou aux Etats Unis, qu'il se déclare athée, marxiste, catholique ou adepte du Boudha, un Juif reste toujours juif, que ça lui plaise ou non, et le fait qu'à Samuel, ça ne lui plaisait pas trop.

Dans "La Mélodie d'Alzenheimer", la question ne s'était pas posée, car Moïse Opianski, le narrateur et principal personnage de ce livre, ne se la posait pas. Moïse n'était pas encore né qu'il était déjà juif, ignorant qu'il était de la théorie de Sartre, selon laquelle l'existence précéderait l'essence. Il vivait dans un quartier juif, exerçait un métier juif, courtisait une jeune fille juive, et l'avait épousée, et de son propre aveu, il avait même le physique de l'emploi.  " Pommettes saillantes, yeux globuleux, front fuyant, nez crochu, du Juif que les dessins obscènes des années trente représentaient, je possédais à moi tout seul toute la panoplie. ".

 Avec Samuel, fils de Moïse et héros du "pavé" il en alla tout à fait autrement.  J'ai eu beau insister, il refusa avec obstination d'entrer dans ce costume trop étroit. Si bien que j'ai dû ruser, chercher pour désigner chacun des ingrédients constitutifs de cette identité, la périphrase exacte qui la désigne, sans froisser la susceptibilité de mon héros . Par exemple pour parler de l'aspect "religion", je fis appel au Livre, et à ses interprétations: 

"Il y avait donc un Livre, dont on psalmodiait des passages choisis en se dodelinant. Mais en lui-même ce livre n'était rien. A moins de faire partie d'un cercle étroit d'initiés, on ne pouvait de sa lecture tirer aucun chemin précis. Il y manquait en somme les décrets d'application, et c'est au comblement de cette lacune que de savants étudits avaient consacré leur vie. 

Je fis appel aux noms:

"Grymberg, Rozenblum, Weber, Cohen, Blum, Opianski.

Ou aux métiers:

"Lev Davidowitch Bronstein naquit à Ianovka, une petite ville au sud-est de l'Ukraine. Son père était agriculteur, mais un saut en arrière de deux générations révèle l'existence de Bronstein commerçants, et même marchands de tissu. "

De sorte qu'à chaque instant, le lecteur sait de quelle facette de l'indentité juive je suis en train de lui parler.

 

Publié dans LA PREMIERE FOIS

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GY (g,y et pas Guy) (prénom féminin) 27/08/2005 23:54

Etrange!
Ce matin je me disais combien y a t-il de juifs qui s'ignorent?
Et ce soir je lis votre blog!
Beaucoup, un nombre qui flirte avec les milliards!
J'espère ne pas vous faire sauter au plafond, mais les trois religions monothéistes ont TOUTES le même point de départ jusqu'à Ismael et Isaac!
Ces trois religion ayant le même tronc commun sont soeurs! Donc pour moi, juifs, mulsumans, chrétiens sont tous juifs!
Vous avez , en me lisant, jugé mon inculture théologique, mais en y réfléchissant bien, est-ce que je me trompe tant que ça?
Si chacun et tous avaient la même idée ... la paix entre bien des peuples pourrait-elle exister? Ayant les mêmes origines !!!
Il est permis de rêver!