Mes ancêtres et moi

Publié le par Adam Pianko

Sur mes ancêtres, le monde bariolé dans lequel ils ont vévu, mes sentiments sont assez partagés. Lorsque je pense à ce monde, quelque chose en moi s'attendrit, je suis sensible à la tendresse, à l'humour qui se dégage de cet univers disparu, j'aime sa musicalité, ses odeurs gourmandes, et même sa pauvreté, mais si je m'imagine moi, vivant là bas, je suis pris d'un véritable froid dans le dos. Une peur m'envahit, et cette peur n'est pas la peur des Allemands. Je n'ignore rien, bien sur, des évènements qui ont défrayé le quartier juif de Varsovie, au moment même où j'y serais  né, si mes parents ne s'en étaient enfuit à temps, mais il se trouve qu'ils l'ont fait. Je suis né en Russie, pas en Pologne, et c'est en France que j'ai grandi. Une grande partie de ma famille, celle qui n'a pas jugé bon de suivre mes parents sur le chemin avisé, et je dirais chanceux qu'ils ont emprunté, a connu le destin que l'on sait, mais une autre partie est passée à cotée. Or, dans le même temps que mes parents m'ont permis d'échapper aux mortels  dangers auxquels l'occupation allemande a exposé les Juifs de Varsovie, ils m'ont soustrait, et cette fois à leur corps défendant, à un autre danger, moins mortel sans doute, mais qui suffit pourtant à me terrifier: l'existence quotidienne, étriquée, faite de superstitions et d'interdits, réglée par les rabbins, les marieuses, les pères de famille autoritaires et hypocrites, les mères de famille hystériques et frustrées, qui y aurait été la mienne si les Allemands ne s'en étaient pas mélés. Je n'ai jamais connu ce monde, mais  depuis que je suis né, la peur me hante que mes ancêtres, oubliant que sans vouloir les offenser, c'est de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, que j'ai choisi d'être l'héritier, sans même parler de Karl Marx, ou de Celine, un écrivain que fort heureusement je n'ai jamais apprécié, que mes ancêtres donc ne  viennent exiger, avec l'insistance qu'on leur connait, que je retourne vers leur ghetto.

Dans "Le Pavé originel", c'est cette crainte là que j'ai mise en avant, ou plus exactement en situation. Il ne m'a  pas semblé que je pouvais faire totalement l'impasse sur la grande tragédie qui a frappé les Juifs européens, d'autant que le destin de plusieurs de mes personnages en fut directement affecté. Tout au long du roman, j'y fais plusieurs fois allusion, mais je ne l'ai placée sur le devant de la scène qu'une fois seulement. Dans la galerie d'ancêtres que j'ai dressé, un seul y est  confronté personnellement: Yeshkeshel Szpiegelgllass, un personnage librement inspiré de mon grand père maternel, dont j'ai tenté, dans un des tout premiers chapitres de mon livre, d'imaginer le dernier jour de la vie, celui qui a précédé son départ pour le camp d'extermination. Dans la version finale du "Pavé", ce chapitre ne figure pas, mais cette absence n'est pas de mon fait. Mon éditrice m'a convaincu de le retirer, en me faisant valoir que du point de vue de la construction, cet épisode venait trop tôt, de sorte que le lecteur pouvait penser, à tort, que c'était ce personnage là qui en était le héros.

Sans doute avait-elle raison, mais dans un blog, la construction ne se présente pas sous le même  angle que dans un roman. Un blog, à ce que j'ai  compris, ne se lit pas dans l'ordre. Il n'a pas à proprement parler de début, ni de fin, et chaque articule est indépendant. Rien ne s'oppose donc à ce que je publie le chapitre supprimé, qui à lui seul constitue un récit, dans une prochaine livraison.

  

Publié dans LA PREMIERE FOIS

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