Une journée particulière dans le ghetto de Varsovie: mars 1942

Publié le par Adam Pianko

illustration JILL C.

 
Ex chapitre 4:

Le douzième jour du mois de Tishli de l'année 5682, Yeshkeshel Szpiegelglass connut pour la première fois le doute. En une après-midi, suivie d'une courte nuit, cet homme qui avait toujours su discriminer le bien du mal, perdit toutes ses certitudes.  Un jour sur le mont Sinaï, l'Eternel Dieu avait dicté  un  certain nombre de commandements. Parmi ces ordres divins, dix  s'adressaient à tous les hommes: "Tu ne tueras point", "Tu honoreras tes père et mère", "Tu ne convoiteras pas la femme de son voisin", mais à l'intention de ceux sur qui Il avait jeté Son puissant dévolu, le Tout Puissant avait ajouté,  soigneusement dissimulés dans le Livre Sacré, 603 commandements nouveaux, en plus des dix gravés ts sur les tables de la Loi:  "Tu ne prononceras pas Mon Nom en vain". "Tu ne consommeras pas la viance de l'agneau avec le lait de la brebis." Depuis sa tendre enfance, et en tous cas depuis qu'il avait l'âge de raison, Yeshkeshel avait à coeur de les respecter tous, les 613 commandements sans exception, même les plus obscurs, les plus mystérieux, dont il se faisait fort de percer le sens caché: "Tu bruleras une vache rousse, afin que ses cendres soient disponibles, et servent à purifier des personnes souillées au contact d'un mort." "Tu tiendras attaché à ton bras un rouleau de parchemin sur lequel figurent les quatres passages du Livre contenant ce commandement. En ce mois de mars 1942, à la veille de ses cinquante six ans, il en transgressa deux, et même trois en une seule journée.

Cette journée particulière commença de façon ordinaire, par une conversation avec sa femme Ruth. Ce rituel conjugal, institué à l'époque où les époux avaient pris la résolution de ne plus dormir dans le même lit, avait résisté à tout: au temps qui passe, à la monotonie de la vie, et même à la tragédie qui s'était abattue sur Varsovie, avec un acharnement particulier pour leur quartier. Qui avait dit quoi sur qui?  Commis quelle bonne, ou quelle mauvaise action? Quels bruits, fondés ou infondés, couraient sur qui?  Qui avait transgressé quel commandement? Quel nouveau mariage, bien ou mal assorti, était en vue? C'était le  réperttoire habituel de leurs sujets de conversation. Depuis que la situation était ce qu'elle était, deux nouvelles rubriques l'avait enrichi: Qui avait disparu? Et que trouvait-on à acheter?

Ce matin là, il fut surtout question de ce dernier point. Auparavant, grace aux bonnes relations que son mari entretenait avec les occupants, et aux moyens financiers considérables dont il disposait, Ruth avait toujours trouvé le moyen de faire en sorte que la famille soit convenablement nourrie, mais de jour en jour, sa tache devenait plus malaisée. Même au marché noir, on ne trouvait presque plus rien à acheter.

- Passe encore pour les pommes de terre, passe encore pour les pâtes, mais la farine! Même la farine, il n'y a plus moyen de s'en procurer! A la veille de Pâques, si c'est pas malheureux! Comment est-ce que je suis censée fare, pour confectionner les gâteaux rituels ?

En revanche la viande, qui avait disparu depuis des mois, venait de faire une timide réapparition sur le marché.

- Je suis plus  qu'étonnée, car le prix est assez convenable. Le problème c'est la qualité, je veux dire la pureté. Je ne sais pas ce que je dois en penser.  Ils proposent des poules, et aussi du veau. Le fournisseur, je ne le connais pas, celui que je connaissais a été arrêté. Il affirme que ses bêtes ont été rituellement abattues, mais comment être certain?

- Achète lui tout ce que tu veux.

- Les poules, je veux bien, mais le veau, je ne suis pas certain que ça en soit...Si par malheur, c'est ...

- Même si c'est ça, achètes-en. Achète! Il n'y a pas de commandement qu'il ne soit pas permis de transgresser lorsque sa vie est menacée.

Depuis le début des évènements, que la situation était ce qu'elle était, Yeshkeshel avait dû se préter à quelques concessions. Même le vice président du Comité de Direction des Habitants du Quartier ne faisait pas tout ce qu'il voulait. Mais de là à accepter de consommer, pire, de faire consommer par sa famille de la viande suspectée d'être du cochon...C'était le signe que quelque chose en lui s'était déjà cassé.

 Un peu plus tard dans la journée, il se tenait assis à son bureau, quand une servante vint frapper à sa porte.

- Qu'y a-t-il, Segalit?

- Il y a quelqu'un, monsieur, qui demande à vous parler.

- Et bien, fais-le monter.

- Oui, mais...

Désorientée par une situation qu'elle n'avait jamais rencontrée, la servante ne trouvait pas ses mots.

-  C'est que ....c'est une dame, finit-elle par balbutier.

 Il faillit ordonner: "Dis-lui de s'en aller!", il y avait si longtemps qu'à l'exception de Segalit, et de sa fille Marysia, Yeshkeshel ne s'était pas trouvé dans la même pièce qu'une créature de sexe féminin! Il fut lui-même surpris de s'entendre prononcer: "Fais-là monter."

Sa chambre se trouvait au second étage de la maison. A quoi  avait-il la tête, pendant que la dame montait les escaliers? Quelles furent ses pensées, à cet instant crucial de sa vie? Songea-t-il à ses études, à une nouvelle interprétation possible du 149ème commandement: "Parmi les animaux qui vivent sur terre, voilà ceux qu'il est permis de manger, tout ce qui a pied corné et divisé en deux ongles", ou bien aux rumeurs sinistres qui circulaient depuis quelques jours dans le quartier? "Ces bruits sont-ils fondés? avait-il demandé la veille à son président. Et l'ingénieur Cznierakov lui avait répondu qu'officiellement, il n'était au courant de rien. Essayait-il de se préparer au branlebas de combat, que cet évènement sans précédent, une rencontre avec UNE inconnue, allait provoquer dans son esprit?  

Jamais depuis son mariage, ni même avant, cet ancêtre de Samuel ne s'était laissé aller à convoiter la femme de son voisin. Il connaissait des gens coupables de cette transgression, mais en ce qui le concernait, Ruth avait été la seule créature de sexe féminin dont il ait "découvert la nudité", pour reprendre l'expression consacrée dans le Livre de la Loi. Et cette découverte, à laquelle il se livra au moins huit fois, (ils eurent huit enfants, une fille et sept garçons) ne produisit apparemment sur lui que peu d'effet. Dès la naissance du huitième enfant, et même dès la certitude de sa conception, il déserta la couche conjugale définitivement. Il n'avait que trente six ans. Il en avait cinquante sept, le douzième jour du mois de Tishli 5682, quand il fit l'incroyable découverte qui achevé de le bouleverser.

Idith Zilberstein, la jeune femme qui montait les escaliers, n'en avait que vingt trois. Elle entra sans frapper, ne lui laissant pas le temps de baisser les yeux. Il la vit, et un trouble inconnu s'empara de lui.

- Tu ne me connais pas, dit-elle, je suis la femme de ton cousin. Je sais que tu ne veux rien savoir de lui, que tu désapprouves tout ce qu'il fait, notre mariage tout particulièrement. Mais tu es le seul qui puisse nous aider. Ce matin, les occcupants l'ont arrêté. Une attestation de travail pourrait peut-être le faire libérer, toi seul es en mesure de la lui délivrer.

Et comme il ne disait mot, elle poursuivit:

- Si tu acceptes, je suis prête à tout. A vraiment tout, ajouta-t-elle, et elle se mit tout tranquillement à se déshabiller.

Tandis que  le corps de l'inconnue se dévoilait devant Yeshkeshel, le sien  devenait une boule de feu, prolongée par une épée, un glaive douloureux qui transperçait son pantalon. Une fois totalement nue, la jeune femme resta debout, immobile, le regardant droit dans les yeux. Il se jeta sur elle, et pour la première fois depuis qu'il avait treize ans, transgressa le 142ème commandement: "Tu ne répandras pas le liquide séminal en vain." Horrifié de cette abomination, il repoussa celle qui  à ses yeux, incarnait désormais le Diable.  

- Va-t-en! dit-il, je ne peux rien faire pour toi. Et si je le pouvais, je ne le ferais pas. Rhabille-toi.

Cette nuit là, il ne ferma pas l'oeil un seul instant, alternant les cris de désespoir, et les crises haletantes de masturbation.

Ce fut sa dernière nuit dans le monde des Vivants, une des dernières en tous les cas. Le lendemain, le Comité reçut confirmation des bruits alarmants qui avaient mis le quartier en émoi, et que son président s'était entêté à nier. Sept mille habitants devaient être livrés aux occupants d'ici la fin de la semaine. Sept mille malheureux, sur le sort de qui personne ne s'illusionnait, que  le Comité avait pour mission de désigner. L'ingénieur Czerniakow ayant mis volontairement fin à sa vie, cette tache revenait au vice-président. En tête de sa liste, Yeshkeshel inscrivit son épouse, et ses sept garçons. Aurait-il mis sa fille , au risque d'éteindre toute possibilité de postérité, s'il ne l'avait, deux ans plus tôt rayée de la liste des vivants,  quand elle lui avait désobéï en se mariant contre son gré, et si elle n'avait de toutes façons quitté le entretemps quartier? Il se posa furtivement la question, avant d'inscrire son propre nom. .

Publié dans LA PREMIERE FOIS

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laure 05/11/2005 19:32

votre texte a éveillé beaucoup de choses. c'est beau et assez bouleversant. L'illustation de Jill illustre parfaitement cet écrit.
Bravo à tous les deux

Pomme d\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\ 05/11/2005 04:31

Une illustration qui touche "aux tripes" bouleversante! Des mots qui ne le sont pas moins! une alchimie qui m'a émue, renversée, troublée!
Beau et grand travail commun!
Merci, la beauté est parfois dure à vivre!

jill.C 04/11/2005 09:01

Bonjour Adam,
Merci d'avoir mis mon illustration en ligne. j'espère avoir bien rendu ce que je ressentais à la lecture de ce très beau texte.
Amicalement
Jill

sandrine 18/08/2005 21:13

salut Adam ! La lecture de cet article m'a beaucoup touchée et donne envie de lire d'autres choses écrites par toi. Peut-être que ce passage n'avait pas sa place dans ton roman mais il aurait été dommage qu'il ne soit pas lu, il trouve sa place ici.
Je te souhaite d'avoir plus de commentaires, peut-être faudrait-il prévoir un espace de commentaires sur le blog en général et non propre à chaque article...
En tous cas je vais acheter ton livre !
Salut !
PS : c'est ma première visite sur un blog